Quand aucune option n'est acceptable et que refuser de choisir est interdit
Un dilemme impossible se reconnaît à un signe précis : après avoir lu les deux options, ton premier réflexe est de chercher une troisième porte. Tu voudrais négocier, temporiser, trouver un arrangement qui préserve tout le monde. Il n'y en a pas. Les scénarios de cette page sont construits pour fermer toutes les issues sauf deux, et les deux laissent une trace. C'est ce que les philosophes appellent un choix cornélien, et c'est aussi la matière première des plus belles discussions que tu auras jamais eues autour d'une table.
Pourquoi jouer à un jeu où l'on perd dans tous les cas ? Parce que c'est exactement dans ces situations que l'on découvre ce à quoi l'on tient vraiment. Face à un dilemme confortable, tout le monde répond par principe. Face à un dilemme impossible, les principes cèdent la place aux priorités réelles, et c'est là que les joueurs se surprennent eux-mêmes. Beaucoup racontent qu'ils ont changé d'avis pendant leur propre justification, mi-phrase. Ce n'est pas de l'inconstance : c'est le signe que la question touchait juste.
Un choix difficile a un coût : tu sais ce que tu perds en choisissant. Un dilemme impossible a une victime : quelle que soit l'option, quelqu'un, parfois toi-même, subit un préjudice que tu aurais pu lui épargner. La différence n'est pas de degré mais de nature, et elle change complètement la tonalité du débat. Sur un choix difficile, on argumente. Sur un dilemme impossible, on se justifie, on se défend, parfois on plaisante pour détourner. C'est précisément cette tension qui fait de ces scénarios les meilleurs moments d'une soirée.
La construction de nos scénarios impossibles suit une règle simple : les deux options doivent être défendables par un argumentaire honnête et complet, jamais par un simple procès d'intention. Si tu ne peux pas expliquer pourquoi quelqu'un de raisonnable choisirait l'option que tu as rejetée, le scénario n'est pas assez cornélien et il ne rentre pas dans le dossier. C'est aussi pour cela que nos répartitions de votes ne sont jamais écrasantes : quand une option dépasse rarement quatre-vingts pour cent, c'est que le dilemme divise réellement.
Les plus redoutables opposent deux personnes à qui tu dois tout : la parole donnée contre la vérité qui fait mal, un ami contre un groupe, une promesse contre une vie en danger. Ces scénarios n'ont pas de solution propre parce que les deux devoirs en conflit sont réels, légitimes et simultanés. En voici plusieurs, directement issus du générateur.
Ta meilleure amie t'avoue qu'elle envisage de quitter son compagnon, et te demande de ne rien dire à personne, surtout pas à lui. Une semaine plus tard, son compagnon, qui est aussi ton ami depuis quinze ans, te prend à part et te demande franchement si quelque chose ne va pas dans son couple. Il a les larmes aux yeux.
Choix I : Tu maintiens le secret, même face à ses larmes. Choix II : Tu lui dis qu'il vaut mieux qu'il parle directement à Léa.
Ton ami Thomas a placé toutes ses économies dans un montage douteux qu'il présente comme une opportunité en or, et il insiste pour t'y inscrire aussi. Tu connais quelqu'un qui y a perdu beaucoup d'argent. Thomas ne se doute de rien et compte sur toi pour rejoindre l'aventure.
Choix I : Tu lui montres des preuves de l'escroquerie, quitte à le froisser. Choix II : Tu déclines poliment sans écorner son enthousiasme.
Ton meilleur ami Karim te confie qu'il part s'installer à l'étranger dans trois mois, mais il ne l'a annoncé à personne d'autre et te demande d'attendre avant de le crier sur les toits. Le groupe d'amis organise justement un grand projet commun qui dépend de sa présence, et tout le monde se demande pourquoi tu sembles gêné.
Choix I : Tu gardes le silence et laisses le groupe avancer dans le flou. Choix II : Tu le pousses à annoncer lui-même son départ sous huitaine.
Ta meilleure amie t'envoie des photos de sa tenue de mariée, et tu trouves la robe franchement ratée, comme beaucoup d'invités le pensent déjà d'après ses messages. Elle n'a plus le temps ni le budget pour en changer, et elle attend ton avis pour être rassurée.
Choix I : Tu lui dis qu'elle est superbe et tu y crois au moment du mariage. Choix II : Tu lui dis honnêtement que la coupe ne lui va pas, avec des arguments.
Tu apprends par hasard qu'un ami du groupe raconte à tout le monde des ragots cruels sur ta meilleure amie, qui ne se doute de rien et continue de l'inviter chez elle. Si tu dénonces, tu deviens le délateur du groupe et tu prends le risque de la guerre. Si tu ne dis rien, elle continue de se faire déchirer en cachette.
Choix I : Tu l'affrontes en face à face et lui donnes une semaine pour arrêter. Choix II : Tu préviens ta meilleure amie et laisses la bagarre éclater.
Ton meilleur ami t'avoue qu'il a triché à un examen majeur qui lui a ouvert la voie de son métier de rêve, deux ans plus tôt, et que personne ne s'en est jamais aperçu. Personne n'a été lésé directement, et son patron le considère aujourd'hui comme l'un de ses meilleurs éléments.
Choix I : Tu le laisses porter son secret et tu n'en parles plus jamais. Choix II : Tu lui dis qu'il devrait avouer, quitte à tout perdre.
Ton voisin du dessous, un homme seul et visiblement isolé, écoute de la musique forte chaque soir jusqu'à minuit. Tu lui as déjà laissé un mot gentil, il a réduit le volume pendant une semaine, puis c'est revenu. Tu sais par la concierge qu'il traverse une dépression.
Choix I : Tu contactes le syndic pour une mise en demeure officielle. Choix II : Tu lui proposes de venir écouter la musique chez lui certains soirs.
Tu trouves un billet de 200 euros par terre dans la rue, sans personne aux alentours et sans aucun moyen d'identifier son propriétaire. Tu traverses une période financière difficile et ce billet couvrirait exactement ta course de la semaine.
Choix I : Tu le donnes à la première œuvre caritative croisée. Choix II : Tu le gardes, puisqu'aucun propriétaire ne peut être identifié.
L'autre grande famille de choix cornéliens met en balance ton confort, ta carrière ou ta sécurité contre le bien d'autrui, ou deux biens collectifs l'un contre l'autre : la sécurité de tous contre la liberté d'un seul, la transparence contre la stabilité d'une institution, la règle contre l'humanité du cas particulier. Ces scénarios fonctionnent très bien en atelier, car ils obligent chacun à reconnaitre le prix de ses principes. Un principe qui ne coûte rien n'est pas un principe, c'est une préférence.
Un stagiaire brillant mais précaire a commis une erreur dans un rapport qui est parti au client avant que quiconque ne la détecte. Personne ne sait qui est responsable, et tu es le seul à l'avoir vu. Le stagiaire pourrait être renvoyé avant la fin de son stage si tu parles.
Choix I : Tu avoues publiquement que le rapport est passé sous ton contrôle. Choix II : Tu gardes le silence et tu aides le stagiaire à se rattraper en coulisses.
Par ta position, tu apprends qu'un plan de licenciement va toucher ton équipe dans trois semaines, et la direction t'interdit formellement d'en parler. Ton collègue le plus proche vient justement de faire une offre d'achat pour un appartement en s'appuyant sur son salaire actuel.
Choix I : Tu respectes la confidentialité et tu ne dis rien. Choix II : Tu lui glisses un conseil de reporter son achat, sans rien confirmer.
Lors d'une réunion, ton supérieur présente comme sienne une idée que tu lui avais soumise en privé la semaine précédente, sans te mentionner. L'idée est excellente, et il te promet en aparté qu'il te fera monter en grade quand le projet sera lancé.
Choix I : Tu acceptes l'arrangement et tu attends la promotion promise. Choix II : Tu en parles à ta direction ou à un collègue clé pour rétablir la vérité.
Un ancien collègue médiocre et de mauvaise foi te demande une référence écrite pour un poste qu'il convoite ailleurs. Il a été désagréable avec plusieurs personnes de l'équipe, mais il a aussi des enfants et traverse une période difficile. Tu es la seule référence qu'il puisse citer.
Choix I : Tu écris une référence honnête, mentionnant ses vraies limites. Choix II : Tu écris une référence positive en omettant les problèmes.
Ta petite entreprise traverse une passe difficile et ton patron te propose de prendre deux mois de congé sans solde, en présentant cela comme une faveur pour te reposer. Tu sais que si tu refuses, il se séparera probablement de toi avant la fin du trimestre.
Choix I : Tu acceptes le congé non payé, en le vivant comme une pause. Choix II : Tu refuses et tu exiges un vrai licenciement avec indemnités.
Tu es témoin d'un homme qui vole de la nourriture dans un supermarché, visiblement affamé et mal vêtu. Le vigile ne l'a pas vu, et tu sais qu'un signalement pourrait lui coûter des poursuites. Le magasin est une grande enseigne qui ne manquera pas de ces produits.
Choix I : Tu ne dis rien et tu laisses l'homme partir. Choix II : Tu préviens discrètement le vigile.
Tu es témoin d'un délit de fuite sur un cycliste dans ta rue. Tu as noté la plaque, mais tu sais aussi que le conducteur est le père d'une famille nombreuse dont la voiture est le seul moyen de subsistance, et le cycliste n'a eu que des bleus. La police n'a aucun autre témoin.
Choix I : Tu fournis la plaque à la police. Choix II : Tu ne te manifestes pas, le conducteur paiera sa dette autrement.
Tu sièges dans un jury d'assises et vous êtes à sept contre cinq pour la culpabilité de l'accusé. Les cinq derniers ont des doutes raisonnables, les sept pensent que les preuves suffisent. Tu sais que ton vote fera pencher la décision dans un sens ou l'autre.
Choix I : Tu votes coupable, les preuves sont suffisantes. Choix II : Tu votes non coupable, le doute doit bénéficier à l'accusé.
Tu découvres qu'un collègue de la fonction publique fraîchement embauché a falsifié son diplôme pour obtenir son poste. Il est aujourd'hui compétent, apprécié, et son travail est de bonne qualité. Le dénoncer pourrait lui coûter son poste et des poursuites.
Choix I : Tu le dénonces à la hiérarchie. Choix II : Tu ne fais rien et tu gardes ce savoir pour toi.
Tu travaillez dans une entreprise qui vient d'annoncer 300 licenciements, tandis que le PDG partant repart avec un parachute doré de 4 millions d'euros. Tu as accès à des documents internes qui prouvent que le montant a été voté en cachette du conseil. Un journaliste économique vous contacte.
Choix I : Tu parles au journaliste et tu assumes les risques. Choix II : Tu restes silencieux, ce n'est pas ton combat.
Les choix cornéliens sont puissants, et comme tout ce qui est puissant, ils demandent un cadre. Trois règles suffisent. Premièrement, on ne juge jamais le choix d'un autre joueur : on peut contester son argument, jamais sa personne. Deuxièmement, l'animateur lit toujours les deux argumentaires, y compris quand tout le groupe a voté pareil, parce que l'argument adverse est ce qui donne au débat sa profondeur. Troisièmement, on limite la partie à une dizaine de scénarios : au-delà, la fatigue morale fait que les joueurs commencent à voter au hasard, et le jeu perd son intérêt. Notre page de règles du jeu détaille trois formats d'animation complets, et le répertoire des dilemmes moraux classe l'ensemble des scénarios par thème si tu veux composer ta propre sélection.
Enfin, un conseil d'animateur : laisse toujours deux minutes de silence après la révélation de la répartition. C'est pendant ce silence que chacun réalise que son choix a été minoritaire, ou majoritaire, et c'est là que la vraie conversation commence. Le générateur en haut de cette page reproduit exactement cette mécanique, seul ou en groupe, gratuitement et sans inscription.